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Témoignages oculaires et alcool : faut-il réviser nos conceptions ?

22 juin 2011 par Frank Arnould

Une nouvelle étude suggère que la mémoire des témoins oculaires ne serait pas perturbée par la consommation d’alcool.

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Experts et jurés potentiels pensent que la mémoire des faits de témoins oculaires ivres est perturbée (Evans & Schreiber Compo, 2010 ; Kassin, Tubb, Hosch, & Memon, 2001). Une nouvelle étude, que publie une équipe de psychologues américains, sème le trouble au sein de ce consensus (Schreiber Compo et al., 2012).

Après avoir consommé de l’alcool, un placébo [1] ou des jus de fruits, les participants à l’expérience assistent individuellement à un vol, mise en scène à leur insu par les chercheurs. Un intrus vient récupérer un ordinateur pour le déplacer dans une pièce différente. Après son départ, l’expérimentateur présent sur les lieux, suspicieux sur l’identité réelle de l’individu, décide de contacter par téléphone les services techniques de l’Université. Son compte rendu de l’incident contient plusieurs informations erronées. Une personne de ces services (rôle joué par un autre expérimentateur) interroge ensuite chaque participant [2].

Les entretiens indiquent que les sujets alcoolisés se souviennent d’autant d’informations correctes concernant le vol que les sujets sobres et ceux du groupe placébo. De plus, aucune différence n’apparaît dans le nombre de réponses fausses et de réponses « Je ne sais pas » entre ces trois groupes de personnes.

L’alcoolisation ne perturberait donc pas le rappel d’une scène complexe, proche d’une situation réelle de témoignage oculaire. Pour les auteurs de l’étude, ce résultat peut être interprété dans le cadre de la théorie de la « myopie alcoolique », selon laquelle la consommation d’alcool provoquerait un rétrécissement de l’attention, et, par voie de conséquence, une réduction des indices que les personnes pourraient traiter. Ainsi, « des évènements saillants, tels que la scène de crime mise en scène pour l’expérience, pourraient ne pas provoquer de différences mnésiques entre témoins ivres et sobres, parce que ces deux groupes de témoins sont tout aussi capables d’allouer leur pleine attention au matériel dont ils devront se souvenir » (notre traduction).

Cependant, les chercheurs n’excluent pas l’idée que l’alcool peut perturber la mémoire autobiographique quand les personnes ont l’occasion d’allouer toutes leurs ressources à une scène plus longue et moins ambigüe que la situation choisie pour l’expérience, et contenant à la fois des informations centrales et périphériques. À ce propos, une étude récente montre que l’alcoolisation détériore la mémoire des détails périphériques d’une scène sociale, mais pas celles de ses détails centraux (Schreiber Compo, Jacqueline R. Evans, Carol, Kemp, et al., 2011). Toutefois, la thèse de la myopie alcoolique n’a pas toujours été confirmée (van Oorsouw & Merckelback, 2012)

Par ailleurs, les auteurs de l’étude reconnaissent que le taux d’alcoolémie des participants ivres, entre 0,060 g et 0,080 g par 210 litres d’air expiré, n’est peut-être pas suffisant pour observer une détérioration du rappel de la scène de vol. Selon les estimations qu’ils ont pu recueillir auprès des forces de l’ordre, le taux d’alcoolémie de témoins réels est, en moyenne, effectivement plus élevé.

Les résultats indiquent également que les participants à l’expérience ont tendance à introduire dans leurs souvenirs des informations trompeuses, suggérées par l’expérimentateur pendant le coup de fil donné aux services techniques. Cependant, les témoins ivres ne sont pas plus suggestibles que les autres témoins.

Quoi qu’il en soit, les effets de l’alcool sur la mémoire des témoins oculaires pourraient être bien plus complexes que la formulation générale sur le sujet que partagent experts et jurés. L’affirmation des experts est d’autant plus prématurée que peu de travaux ont évalué, à ce jour, l’influence de la consommation d’alcool sur la qualité des témoignages. Sans conteste, des travaux supplémentaires s’avèrent nécessaires afin de cerner avec plus de précision les relations entre alcoolisation et capacités mnésiques des témoins oculaires, les résultats obtenus jusqu’à présent étant parfois contradictoires.

Références :

Evans, J.R., & Schreiber Compo, N. (2010). Mock jurors’ perceptions of identifications made by intoxicated eyewitnesses. Psychology, Crime & Law, 16(3), 191-210.

Kassin, S. M., Tubb, V. A., Hosch, H. M., & Memon, A. (2001). On the « general acceptance » of eyewitness testimony research. A new survey of the experts. American Psychologist, 56(5), 405-416.

Schreiber Compo, N., Evans, Jacqueline R., Carol, R. N., Kemp, D., Villalba, D., Ham, L. S., & Rose, S. (2011). Alcohol intoxication and memory for events : A snapshot of alcohol myopia in a real-world drinking scenario. Memory, 19(2), 202-210.

Schreiber Compo, N., Evans, Jacqueline R., Carol, R. N., Villalba, D., Ham, L. S., Garcia, T., & Rose, S. (2012). Intoxicated eyewitnesses : Better than their reputation ? Law and Human Behavior, 36(2), 77-86.

van Oorsouw, K., & Merckelbach, H. (2012). The effects of alcohol on crime‐related memories : A field study. Applied Cognitive Psychology, 26(1), 82–90.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Vol – Informations trompeuses – Suggestibilité – Rappel – Mémoire – Adultes

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Entretiens et interrogatoires

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Faux souvenirs et suggestibilité

Souvenirs alcoolisés : myopie et hypervigilance [Mise à jour]

Jurés face à l’alcool

Alcool et reconnaissance des visages

Crédit photo :

blueandwhitehoops
Certains droits réservés (licence Creative Commons)


[1] Les témoins du groupe placébo consomment des boissons faiblement alcoolisées, mais sont amenés à croire qu’elles le sont plus qu’en réalité.

[2] Les participants ont bien été bernés par la manipulation, puisqu’ils ont cru avoir assisté à une scène de vol réelle et avoir été vraiment interrogés par une personne des services techniques. À la fin de l’expérience, les chercheurs prennent évidemment soin de les informer de la nature exacte des évènements qu’ils viennent de vivre.