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Témoignages oculaires : le conformisme des souvenirs chez les jeunes enfants

28 juin 2012 par Frank Arnould

Les enfants de trois à cinq ans peuvent intégrer dans leurs témoignages des informations suggérées par un autre enfant ayant assisté à la même scène qu’eux. Est-ce le résultat d’une forme de conformisme social ou de distorsions dans leur mémoire ?

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La mémoire n’est pas une activité purement individuelle. Elle s’exerce souvent dans un cadre social. Nous échangeons en effet des souvenirs et nous les discutons avec nos proches, nos amis ou nos collègues de travail. Parfois, les personnes se souviennent différemment d’un évènement qu’elles ont pourtant vécu ensemble. Ces divergences peuvent notamment apparaître quand les témoins oculaires d’une infraction partagent leurs souvenirs des faits.

Une littérature expérimentale récente indique qu’au cours de ces échanges, un témoin oculaire peut intégrer dans ses déclarations des informations erronées suggérées par un autre témoin. Par conséquent, les témoignages finissent par se ressembler et semblent se corroborer. C’est ce que les chercheurs appellent la contagion sociale des souvenirs ou encore le conformisme des souvenirs (Wright, Memon, Skagerberg, & Gabbert, 2009).

Une nouvelle étude indique que ce phénomène est déjà présent chez les enfants de trois à cinq ans (Bright-Paul, Jarrold, Wright, & Guillaume, 2012). Les jeunes participants sont tout d’abord regroupés par paires. Chaque membre d’une paire visionne, sur un écran d’ordinateur différent, et en compagnie de son camarade d’expérience, une série de diapositives montrant un personnage effectuant différentes activités de la vie quotidienne. Alors que chaque enfant des paires croit voir le même diaporama que son camarade, les deux enregistrements diffèrent en fait sur plusieurs points. Certains détails contredisent ce qui est vu dans l’autre diaporama (détails contradictoires). D’autres ajoutent des informations absentes des diapositives vues par l’autre enfant de la paire (détails supplémentaires).

Chaque paire d’enfants est ensuite invitée à répondre à plusieurs questions sur les diapositives. Certaines de ces questions portent bien sûr sur les éléments divergents des diaporamas. En présence de son camarade, chaque enfant répond en premier à une série de questions, puis en second à une autre série (et inversement pour l’autre enfant). Le but de cette manœuvre (phase de co-témoignage) est bien évidemment de savoir dans quelle mesure l’enfant répondant en second intègre les informations divergentes rapportées par l’enfant ayant répondu en premier.

Les enfants sont ensuite interrogés individuellement sur la série de questions à laquelle ils ont répondu en second dans la phase précédente. L’objectif de cette étape de l’expérience (phase de témoignage individuelle) est d’évaluer dans quelle mesure un enfant maintient en privé des informations suggérées par son camarade et qu’il avait intégrées dans ses déclarations initiales publiques. Si les enfants maintiennent leurs erreurs, alors le conformisme serait le résultat de déformations de leur mémoire. S’ils les abandonnent, alors le conformisme des souvenirs serait le résultat d’un conformisme social (désir de maintenir de bonnes relations sociales avec le camarade et d’éviter d’être embarrassé).

Les résultats montrent que les enfants ont tendance à intégrer dans leurs déclarations des éléments qu’ils n’ont pas vus eux-mêmes mais qui ont été rapportés par leur camarade. Ce conformisme des souvenirs est plus prononcé pour les détails supplémentaires que pour les détails contradictoires, une observation déjà faite chez l’adulte (Gabbert, Memon, & Wright, 2006).

Si, en privé, les enfants se rétractent parfois, ils maintiennent plus souvent les erreurs qui leur ont été suggérées par leur camarade, et ce, quel que soit le type de détail. Une partie de ces erreurs sont corrigées quand les enfants sont invités explicitement à réfléchir sur l’origine de leurs souvenirs, en indiquant si ce dont ils se souviennent a été vu dans le diaporama ou entendu dans les propos de leur camarade. Malgré cela, une part significative des erreurs est toujours maintenue. Ainsi, le conformisme des souvenirs chez les jeunes enfants est en partie le résultat d’un conformisme social mais aussi le résultat de déformations de leur mémoire des faits.

Les résultats montrent également que les enfants ayant un faible contrôle inhibiteur [1] se conforment plus aux informations contradictoires en présence de leur co-témoin qu’en privé, mais seulement chez les enfants ayant échoué dans l’épreuve de théorie de l’esprit [2].

Les auteurs suggèrent alors que « D’un point de vue développemental, la motivation des enfants à se conformer à leur co-témoin résulte d’abord d’une incapacité à inhiber les réponses du co-témoin et progresse vers un désir de maintenir des interactions sociales sans aspérité et une volonté d’approbation » (notre traduction).

Sur le terrain des enquêtes judiciaires, cette étude incite donc les enquêteurs à s’assurer qu’un enfant ne puisse pas contaminer la mémoire d’un autre enfant, témoin de la même infraction.

Références :

Bright-Paul, A., Jarrold, C., Wright, D. B., & Guillaume, S. (2012). Children’s memory distortions following social contact with a co-witness : Disentangling social and cognitive mechanisms. Memory, 20(6), 580-595. doi:10.1080/09658211.2012.690039

Gabbert, F., Memon, A., & Wright, D. B. (2006). Memory conformity : disentangling the steps toward influence during a discussion, Psychonomic bulletin & review, 13(3), 480-485.

Wright, D. B., Memon, Skagerberg, & Gabbert. (2009). When eyewitnesses talk. Current Directions in Psychological Science, 18(3), 174-178. doi:10.1111/j.1467-8721.2009.01631.x

Mots clés :

Témoignage oculaire – Influence sociale – Mémoire – Suggestibilité – Fausse information – Cognition – Faux souvenir– Théorie de l’esprit- Contrôle inhibiteur – Fonctions exécutives – Enfants d’âge préscolaire.

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Crédit photo :

mrlins
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[1] Capacité à inhiber des stimuli non pertinents afin de poursuivre une tâche cognitive.

[2] Capacité à attribuer des états mentaux à soi-même et aux autres.