Témoignages oculaires : questionner peut provoquer l’oubli

9 août 2012 par Frank Arnould

À l’aide d’une méthodologie plus proche des pratiques sur le terrain, une étude confirme qu’interroger un témoin oculaire sur une partie des faits peut provoquer l’oubli des autres faits associés.

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En 1994, les psychologues américains Michael Anderson, Robert et Elizabeth Bjork ont fait une découverte surprenante et franchement contre-intuitive. Les résultats de leur expérience ont montré que se remémorer sélectivement certains souvenirs provoque l’oubli des autres souvenirs associés (Anderson, Bjork, & Bjork, 1994). Les sujets ont tout d’abord mémorisé des paires de mots composés du nom d’une catégorie sémantique et d’un exemplaire de cette catégorie (par exemple, FRUITS – Orange ; FRUITS – Pomme ; BOISSONS – Whisky…). Puis, à trois reprises, ils ont tenté de se souvenir d’une partie des mots associés à une partie des catégories (FRUITS – or_____ ?). Quelques minutes après la pratique sélective de la récupération, la mémoire de l’ensemble des mots étudiés initialement a été testée.

Les chercheurs ont alors constaté que les participants se sont mieux souvenus des mots pratiqués (Orange) que des mots des catégories non pratiquées (Whisky). Plus étonnant, ils se sont aussi mieux souvenus des mots des catégories non pratiquées (Whisky) que des mots non pratiqués des catégories pratiquées (Pomme).

Les auteurs de l’expérience ont proposé l’idée que pratiquer la récupération de certains souvenirs (Orange) à partir d’un indice (FRUITS) a inhibé les autres souvenirs associés à cet indice (Pomme). Ils ont appelé ce phénomène l’oubli induit par la récupération (pour plus de détails, lire, sur PsychoTémoins, l’article Se souvenir peut provoquer l’oubli : de la mémoire verbale aux témoignages oculaires). Autrement dit, pendant la phase de pratique sélective, les différentes réponses à l’indice (Orange, Pomme…) seraient en compétition. La bonne réponse (Orange) serait sélectionnée en inhibant les autres réponses (Pomme,…). Ces dernières seraient ensuite oubliées [1].

D’autres chercheurs ont établi un parallèle entre la découverte faite par Michael Anderson et ses collègues avec le recueil des témoignages oculaires. En effet, pour différentes raisons, un témoin oculaire peut n’être interrogé que sur une partie des faits. L’oubli induit par la récupération suggère donc que ces témoins pourraient ensuite oublier les autres faits associés ! Plusieurs travaux ont confirmé cette prédiction. C’est notamment le cas d’une nouvelle recherche publiée par des chercheurs néerlandais (Camp, Wesstein, & de Bruin, 2012). L’originalité de celle-ci est d’avoir intégré un mode de questionnement plus proche de celui utilisé sur le terrain que le questionnement employé dans les études antérieures.

Dans cette expérience, les participants ont visionné l’enregistrement d’un vol d’argent perpétré par deux individus, l’un aux cheveux blonds, l’autre aux cheveux foncés. Puis, ils ont été interrogés sur l’apparence de l’un des deux malfaiteurs (par exemple, l’homme blond), mais seulement sur une partie de ses caractéristiques physiques (cinq questions). Après cela, dix questions pour chaque malfaiteur ont été posées au témoin. Pour le malfaiteur ayant fait l’objet d’une pratique de la récupération, cinq questions étaient donc nouvelles. Elles l’étaient toutes pour l’autre malfaiteur.

Les chercheurs ont constaté que la pratique de la récupération d’une partie des caractéristiques d’un malfaiteur (par exemple, sa coupe de cheveux) a provoqué l’oubli des autres caractéristiques non pratiquées (par exemple, la couleur de son pantalon). Ils ont également observé que l’oubli n’était pas limité aux caractéristiques du malfaiteur sur lequel a porté la pratique sélective, mais concernait aussi les caractéristiques de l’autre malfaiteur similaires aux caractéristiques pratiquées. Par exemple, quand, pendant la phase de pratique, une question portait sur la coupe de cheveux de l’individu blond, les participants ont ensuite oublié la coupe de l’individu aux cheveux foncés !

« Nos résultats suggèrent que l’utilisation de questions induisant une compétition entre les caractéristiques d’un malfaiteur devrait être évitée pendant les entretiens avec un témoin oculaire puisque ces questions peuvent provoquer l’oubli des informations connexes » ont conclu les chercheurs (p. 435, notre traduction).

Références :

Anderson, M. C., Bjork, R. A., & Bjork, E. L. (1994). Remembering can cause forgetting : Retrieval dynamics in long-term memory. Journal of experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 20(5), 1063-1087. doi : 10.1037/0278-7393.20.5.1063

Camp, G., Wesstein, H., & de Bruin, A. B. H. (2012). Can questioning induce forgetting ? Retrieval-induced forgetting of eyewitness information.Applied Cognitive Psychology, 26(3), 431–435. doi:10.1002/acp.2815

Storm, B., & Levy, B. (2012). A progress report on the inhibitory account of retrieval-induced forgetting. Memory & Cognition, 40(6), 827-843. doi:10.3758/s13421-012-0211-7

Verde, M. F. (2012). Retrieval-induced forgetting and inhibition : A critical review. In Brian H. Ross (Éd.), Psychology of Learning and Motivation (Vol. 56, p. 47-80). New-York : Academic Press. doi:10.1016/B978-0-12-394393-4.00002-9

Mots clés :

Témoignage oculaire – Oubli induit par la récupération – Inhibition – Mémoire – Cognition – Adultes

À lire également sur PsychoTémoins :

Se souvenir peut provoquer l’oubli : de la mémoire verbale aux témoignages oculaires

Crédit photo :

svenwerk
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[1] Voir Storm & Levy (2012) et Verde (2012) pour des revues critiques récentes de l’approche par inhibition de l’oubli induit par la récupération