Témoignages oculaires : qui a dit quoi ?

3 février 2010 par Frank Arnould

En s’échangeant des informations sur les faits, les témoins oculaires d’un crime peuvent s’influencer mutuellement. Sont-ils néanmoins capables d’attribuer l’origine de leurs souvenirs à la bonne source ?

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Les discussions entre témoins oculaires sont fréquentes (Paterson & Kemp, 2006 ; Skagerberg & Wright, 2008). Ces personnes peuvent alors s’influencer mutuellement et rapporter des détails sur le crime qu’elles n’ont pas observés elles-mêmes, mais recueillis au cours de ces conversations. Les témoignages finissent par se ressembler et se corroborer les uns les autres.

Ce conformisme des souvenirs est étudié en laboratoire depuis plusieurs années par les psychologues. L’intérêt pour ce phénomène se comprend d’autant mieux lorsque l’on mesure les risques encourus pour un accusé quand les discussions entre témoins aboutissent à un accord apparent sur des faits erronés.

Cependant, selon des psychologues canadiens, l’ampleur supposée de cet effet devrait être réévaluée (Bodner, Musch, & Azad, 2009). La première expérience publiée par ces chercheurs montre en effet que les témoins oculaires rapportant des informations acquises auprès d’un second témoin (que ce soit au cours d’une discussion ou en ayant lu son témoignage) ne sont en fait pas dupes sur leur véritable origine. Dans la majorité des cas, ils sont capables d’indiquer que ces détails ont été initialement suggérés par l’autre personne. La deuxième expérience montre que le fait d’encourager les témoins à communiquer seulement les détails personnellement vécus et de les décourager à mentionner des éléments rapportés uniquement par l’autre source permet de réduire sensiblement l’effet de conformisme des souvenirs [1]

Dans ces deux études, jugements sur l’origine des souvenirs et mémoire des faits sont évalués au cours de la même session expérimentale. Or, les confusions entre sources d’information sont plus probables au fur et à mesure que le temps passe.

Néanmoins, ces résultats, estiment les auteurs, suggèrent qu’il est nécessaire de distinguer clairement ce que rapportent les témoins oculaires d’un crime des souvenirs personnels qu’ils en ont.

Références :

Bodner, G. E., Musch, E., & Azad, T. (2009). Reevaluating the potency of the memory conformity effect. Memory & Cognition, 37(8), 1069-1076.

Paterson, H.M., & Kemp, R. (2006). Co-witnesses talk : A survey of eyewitness discussion. Psychology, Crime & Law, 12(2), 181-191.

Skagerberg, E.M., & Wright, D.B. (2008). The prevalence of co-witness and co-witness discussions in real eyewitness. Psychology, Crime & Law, 14(6), 513-521.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Conformisme des souvenirs – Influence sociale – Source des informations – Suggestibilité – Adultes

Crédit photo :

jurek d
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[1] Dans ces deux expériences, les témoins oculaires sont des étudiants d’université ayant visionné l’enregistrement vidéo d’un crime.