Témoignages oculaires : retour sur les lieux du crime

24 février 2011 par Frank Arnould

Pour la mémoire des témoins oculaires, le retour sur les lieux du crime présenterait à la fois des avantages et des inconvénients.

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L’une des premières démonstrations de la dépendance de la mémoire au contexte environnemental a impliqué des plongeurs ayant mémorisé des listes de mots sous l’eau ou sur terre, et devant s’en souvenir dans le même environnement ou dans l’environnement alternatif.

Depuis les travaux pionniers de Duncan Godden et Alan Baddeley, publiés en 1975, les psychologues savent que la mémoire peut être dépendante du contexte environnemental (voir Encadré). Les personnes se souviennent parfois mieux de ce qu’ils ont mémorisé si elles sont replacées dans l’environnement où a eu lieu l’apprentissage [1]. L’implication de ces résultats dans le cadre judiciaire paraît évidente : les témoins oculaires devraient se souvenir d’un plus grand nombre d’éléments et identifier plus précisément un suspect s’ils retournent sur les lieux du crime.

En fait, selon les résultats publiés par des psychologues canadiens (Wong & Read, 2011), rétablir le contexte physique du crime présenterait à la fois des avantages et des inconvénients pour la mémoire des témoins. Les participants à l’expérience ont visionné, dans une salle précise du laboratoire de psychologie, l’enregistrement vidéo d’un vol. Une semaine plus tard, ils ont été conviés à se souvenir librement des faits (rappel libre), à répondre à différentes questions (rappel indicé) et à identifier le voleur dans un tapissage de police. Les souvenirs des témoins ont été testés dans la même pièce que celle où leur a été présenté l’enregistrement du vol ou dans une pièce différente.

Du côté des avantages liés au rétablissement physique du contexte environnemental, les chercheurs ont constaté que celui-ci a permis aux témoins d’améliorer leur rappel des faits, surtout celui des informations périphériques du crime. Il les a également aidés à désigner l’auteur du vol quand celui-ci était présent dans la parade d’identification.

Du côté des inconvénients, les témoins replacés dans l’environnement du crime ont plus souvent perçu qu’un membre du tapissage de police leur était familier, les poussant à désigner un individu dans la parade d’identification, sans lien avec le niveau d’exactitude de leur choix. Ils se sont aussi sentis plus sûrs d’eux-mêmes dans le tapissage. Pour autant, leurs décisions n’étaient pas forcément plus correctes. Ces témoins ont également identifié plus fréquemment un suspect innocent dans la parade quand l’auteur réel du crime en était absent. Toutefois, la différence entre ce groupe de sujets et celui interrogé dans un environnement différent ne s’est pas révélée être statistiquement significative.

La mémoire est dépendante du contexte environnemental

Duncan Godden et Alan Baddeley (1975) ont été parmi les premiers à découvrir que les personnes se souviennent mieux de ce qu’ils ont mémorisé si le test de mémoire est administré dans le même environnement naturel que celui où a eu lieu l’apprentissage. Les chercheurs ont demandé à des plongeurs de mémoriser des mots, soit sous l’eau, soit sur terre, puis de les rappeler dans le même environnement que celui de la phase d’étude ou dans l’autre contexte. Les plongeurs ayant étudié les mots sous l’eau s’en souviennent mieux quand leur mémoire est testée sous l’eau, et les plongeurs les ayant mémorisés sur terre se les rappellent mieux… sur terre !

Dans le cas d’un matériel verbal, la mémoire de rappel est celle qui se trouve le plus sous la dépendance du contexte environnemental, la mémoire de reconnaissance l’étant moins. Le rétablissement de l’environnemental initial pendant le test améliore l’identification de visages, mais favorise aussi les erreurs de reconnaissance de ce type de stimuli (Shapiro & Penrod, 1986 ; Smith & Vela, 2001).

Références :

Godden, D., & Baddeley, A. D. (1975). Context-dependent memory in two natural environment : on land and underwater. British Journal of Psychology, 66(3), 325-331.

Shapiro, P. N., & Penrod, S. (1986). Meta-analysis of facial identification studies. Psychological Bulletin, 100(2), 139-156.

Smith, S. M., & Vela, E. (2001). Environmental context-dependent memory : A review and meta-analysis. Psychonomic Bulletin & Review, 8(2), 203-220.

Wong, C. K., & Read, J. D. (2011). Positive and negative effects of physical context reinstatement on eyewitness recall and identification. Applied Cognitive Psychology, 25(1), 2-11.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Rappel – Tapissage de police – Parade d’identification – Mémoire – Contexte –Environnement – Adultes

Crédit photo :

Tim Sheerman-Chase
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[1] Pour une revue des facteurs influençant cette dépendance, voir Smith & Vela (2001).