Tous les faux souvenirs ne se ressemblent pas [Mise à jour]

12 avril 2013 par Frank Arnould

Quelles sont les relations entre faux souvenirs spontanés et faux souvenirs induits ?

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Le paradigme DRM (Roediger & McDermott, 1995) est devenu, en l’espace d’une quinzaine d’années, l’épreuve de mémoire la plus utilisée par les chercheurs pour provoquer facilement la formation de faux souvenirs chez les participants à leurs expériences.

Rappelons brièvement le principe de cette tâche. Les sujets mémorisent tout d’abord des listes de mots. Les mots de chaque liste (lit, sieste, repos,...) sont associés sémantiquement à un autre mot (sommeil) qui, lui, n’est pas présenté (le leurre). De nombreuses études montrent que les sujets rappellent et reconnaissent ensuite à tort le leurre comme étant un mot ayant été étudié.

Les illusions DRM sont, en quelque sorte, des faux souvenirs spontanés, générés « en interne » par le propre système cognitif et mnésique des sujets. Elles se distinguent ainsi des faux souvenirs implantés par des suggestions externes (provenant, par exemple, d’un policer, d’un article de presse ou encore d’un autre témoin du crime ).

Une série d’études conduite par les psychologues Henri Otgaar et Ingrid Candel, de l’Université de Maastricht, aux Pays-Bas, montre que, chez l’enfant, ces deux formes de faux souvenirs ne partageraient aucun lien (Otgaar & Candel, 2011). Dans la première étude, les chercheurs constatent qu’à mesure que les enfants grandissent, les illusions DRM deviennent plus fréquentes, alors que la sensibilité aux faux souvenirs suggérés décroit. Bref, ces deux formes de faux souvenirs suivent des trajectoires développementales inverses. De plus, aucune corrélation significative n’est apparue entre illusions DRM et faux souvenirs suggérés.

Dans la deuxième étude, l’équipe de psychologues observe que les enfants ayant formé de faux souvenirs d’un évènement complet, suggéré au cours d’une expérience, ne sont pas plus sensibles aux illusions DRM que les enfants ayant résisté aux suggestions.

Puisque ces deux paradigmes produisent chez l’enfant des résultats différents, la tentation de généraliser de l’un vers l’autre serait donc hasardeuse.

Cependant, une série de travaux montre que, dans certaines circonstances, les enfants plus âgés peuvent être plus sensibles aux suggestions que les enfants plus jeunes. C’est le cas quand les suggestions portent sur les connexions de sens entre évènements, autrement dit, quand, dans ces expériences, est manipulée la même facteur que celui étant responsable des faux souvenirs dans le paradigme DRM. Dans ces études, la trajectoire développementale de la suggestibilité est donc similaire à celle observée dans la tâche DRM (Brainerd, Reyna & Ceci, 2008).

Chez l’adulte, le psychologue David Gallo constate, dans une revue récente de la littérature, que les personnes ayant formé de faux souvenirs autobiographiques naturellement sont plus sensibles aux illusions DRM que les individus d’un groupe contrôle. En revanche, quand ces faux souvenirs autobiographiques sont implantés en laboratoire, au cours d’une expérience de psychologie [1], leur relation avec les illusions DRM est moins évidente (Gallo, 2010).

[Mise à jour] Deux nouvelles études, chez l’adulte, viennent alimenter le débat sur les relations entre les différentes formes de faux souvenirs. Dans la première (Ost et al., 2013), les chercheurs se sont intéressés aux relations entre l’effet de fausse information [2] (c’est-à-dire, l’intégration dans les souvenirs d’informations erronées, suggérées après les faits), provoqué en laboratoire, et les illusions DRM. Aucune corrélation statistiquement significative n’a été observée entre les différentes mesures de ces deux formes de faux souvenirs (la moyenne des corrélations était de -0,01).

Dans la seconde étude (Zhu, Chen, Loftus, Lin, & Dong, 2013), les chercheurs ont observé une corrélation positive et statistiquement significative, mais faible, entre l’effet de fausse information, provoqué également en laboratoire [3], et les illusions DRM (r = 0,12).

Cette faible corrélation suggère que les deux formes de faux souvenirs partageraient des processus en commun, mais aussi que des mécanismes différents interviendraient dans l’une et dans l’autre situation. Les résultats de l’expérience montrent ainsi que l’aptitude à distinguer les éléments vécus des éléments nouveaux est significativement corrélée aux deux formes de faux souvenirs (r =- 0,12 et r = - 0,13, respectivement pour l’effet d’information trompeuse et les illusions DRM). Par contre, la tendance à dire qu’un item a été vécu (biais de réponse) n’est corrélée significativement qu’avec les faux souvenirs DRM (r =- 0,46).

On le voit, les données concernant les relations entre différents types de faux souvenirs sont peu concluantes et les avis restent partagés. Des efforts de recherche sont donc nécessaires pour préciser les conditions de généralisation éventuelle d’une forme à une autre d’illusion mnésique.

Publié le 13 janvier 2011
Mis à jour le 12 avril 2013

Références :

Brainerd, C., Reyna, V., & Ceci, S. (2008). Developmental reversals in false memory : A review of data and theory. Psychological Bulletin, 134(3), 343-382. doi:10.1037/0033-2909.134.3.343

Gallo, D. A. (2010). False memories and fantastic beliefs : 15 years of the DRM illusion. Memory & Cognition, 38(7), 833-848. doi:10.3758/MC.38.7.833

Otgaar, H., & Candel, I. (2011). Children’s false memories : different false memory paradigms reveal different results. Psychology, Crime & Law, 17(6), 513-528. doi:10.1080/10683160903373392.

Ost, J., Blank, H., Davies, J., Jones, G., Lambert, K., & Salmon, K. (2013). False memory ≠ false memory : DRM errors are unrelated to the misinformation effect. PLoS ONE, 8(4), e57939. doi:10.1371/journal.pone.0057939. Accès libre en ligne.

Roediger, H. L., & McDermott, K. B. (1995). Creating false memories : Remembering words not presented in lists. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 21(4), 803-814.

Zhu, B., Chen, C., Loftus, E. F., Lin, C., & Dong, Q. (2013). The relationship between DRM and misinformation false memories. Memory & Cognition, 41(6), 832-838. doi:10.3758/s13421-013-0300-2

Mots clés :

Témoignage oculaire – Faux souvenirs induits – Suggestibilité – Faux souvenirs associatifs – DRM- Mémoire – Cognition – Enfants d’âge scolaire – Enfants d’âge préscolaire - Adultes

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[1] Dans les études de l’équipe néerlandaise, les faux souvenirs implantés chez les enfants ont justement été suggérés au cours d’expériences sur la mémoire.

[2] De fausses informations ont été communiquées aux participants à propos d’un vol armé dont ils avaient vu l’enregistrement vidéo.

[3] Les participants étaient faussement informés sur deux scènes de vol dont ils avaient vu les enregistrements vidéo.