Tromper le détecteur cérébral de mensonges

17 mars 2011 par Frank Arnould

Alors que des sociétés commerciales proposent, aux États-Unis, des systèmes de neuroimagerie fonctionnelle pour la détection du mensonge, une étude prouve que ces scanners peuvent être aisément mis en défaut.

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Certaines techniques d’imagerie permettent aujourd’hui de « voir » fonctionner le cerveau. L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), par exemple, repose sur le principe selon lequel les neurones d’une zone cérébrale traitant une information ont besoin d’un apport en oxygène, ce qui s’accompagne d’un débit sanguin plus important vers cet endroit. Le scanner d’IRMf détecte les différences magnétiques entre sang oxygéné et désoxygéné.

Des études d’IRMf ont montré que le mensonge activerait surtout des zones cérébrales impliquées dans les processus d’inhibition et de résolution de conflit (Vrij, 2008). Aurait-on enfin découvert un moyen infaillible pour détecter le mensonge, en observant sa signature directement dans le cerveau des suspects et des témoins ? Certaines sociétés commerciales américaines y croient fermement, puisqu’elles proposent des systèmes d’IRMf spécialement destinés à cette fin.

Pourtant, détecter le mensonge de cette manière pose encore de nombreuses questions théoriques, méthodologiques et éthiques (Vrij, 2008 ; Vrij, Granhag, & Porter, 2010). Les études empiriques sont, tout d’abord, encore peu nombreuses. Qui plus est, des personnes différentes placées dans la même situation n’activeront pas exactement les mêmes zones cérébrales quand elles mentent, et une personne mentant peut activer des zones différentes selon les situations. Des activations différentes ont aussi été constatées en fonction du type de mensonge (mensonge spontané versus mensonge préparé). Par conséquent, le mensonge ne se manifesterait pas par une signature cérébrale unique. Une nouvelle étude suggère en plus que les menteurs pourraient facilement mettre en défaut ces scanners (Ganis, Rosenfeld, Meixner, Kievit, & Schendan, 2011).

Vingt-six étudiants volontaires ont participé à l’expérience. Placés dans un scanner d’IRMf, leur tâche a consisté à juger si les différentes dates qui leur étaient présentées sur un écran d’ordinateur avaient ou non une signification pour eux. Un premier groupe de sujets n’avait pas de connaissances à cacher. Un second groupe devait mentir en feignant ne pas connaître leur date de naissance quand elle apparaissait à l’écran [1]. Enfin, un autre groupe de menteurs devaient réaliser des contremesures quand certaines dates non pertinentes étaient affichées. Il s’agissait simplement pour eux d’effectuer un mouvement corporel (par exemple, mouvoir l’index de la main gauche), mais de manière imperceptible. Cette stratégie avait pour objectif de renforcer la saillance des dates non pertinentes, réduisant de la sorte celle de la date de naissance.

Sans contremesures, l’analyse individuelle de l’activité cérébrale des sujets a permis de détecter les menteurs dans 100 % des cas [2]. Le mensonge s’est accompagné d’une activation plus importante de certaines zones du cortex préfrontal. Par contre, chez les sujets utilisant les contremesures, le taux de détection des menteurs est tombé à 33 % !

« Étant donné que ces contremesures peuvent être apprises facilement, cette étude montre que des recherches complémentaires sont nécessaires avant que des méthodes d’IRMf soient suffisamment fiables pour détecter avec précision dans le monde réel des connaissances cachées et le mensonge », concluent les auteurs (p. 318, notre traduction).

Références :

Ganis, G., Rosenfeld, J. P., Meixner, J., Kievit, R. A., & Schendan, H. E. (2011). Lying in the scanner : Covert countermeasures disrupt deception detection by functional magnetic resonance imaging. NeuroImage, 55(1), 312-319.

Vrij, A. (2008). Detecting Lies and Deceit : Pitfalls and Opportunities. Chichester : Wiley.

Vrij, A., Granhag, P. A., & Porter, S. (2010). Pitfalls and opportunities in nonverbal and verbal lie detection. Psychological Science in the Public Interest, 11(3), 89 -121.

Lectures complémentaires :

Houdé, O., Mazoyer, B., & Tzourio-Mazoyer, N. (2002). Cerveau et Psychologie. Paris : Presses Universitaires de France. Présentation des techniques d’imagerie fonctionnelle du cerveau et de leur utilisation en psychologie cognitive.

Tiberghien, G. Peut-on observer la pensée dans le cerveau grâce aux nouvelles techniques d’imagerie cérébrale ? Lien. Une analyse critique de l’utilisation de la neuroimagerie en psychologie cognitive.

Mots clés :

Détection du mensonge – Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle – IRMf – Adultes

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[1] Dans une situation criminelle, l’arme du crime pourraît être, par exemple, présentée au suspect parmi d’autres armes.

[2] Les auteurs ont noté que ce taux très élevé résultait probablement de la forte saillance de la date de naissance pour les participants.