Un biais au cours de l’interrogatoire d’un suspect ?

17 septembre 2008 par Frank Arnould

Selon les résultats d’une équipe de chercheurs britanniques, les enquêteurs convaincus de la culpabilité du suspect l’interrogeraient préférentiellement afin de confirmer cette hypothèse initiale, négligeant ainsi les éléments pouvant la réfuter.

Carole Hill et ses collègues de l’Université d’Aberdeen, au Royaume-Uni, proposent à des étudiants de rédiger les questions qu’ils souhaiteraient poser à un compère soupçonné d’avoir triché à un test d’intelligence. Lorsque les « enquêteurs » sont préalablement persuadés de la responsabilité du suspect, ils formulent un plus grand nombre de questions pouvant confirmer leur présomption de culpabilité comparativement aux enquêteurs convaincus auparavant de l’innocence du suspect. Les participants négligent ainsi les éléments permettant de réfuter leur hypothèse initiale.

Une seconde étude montre qu’un interrogatoire conduit avec une forte présomption de culpabilité n’est pas suffisant pour amener les suspects à faire de faux aveux ou des confessions authentiques. Enfin, une troisième étude indique que les suspects réagissent aux questions présumant de leur culpabilité de telle sorte qu’ils semblent confirmer les attentes de l’enquêteur. Ce phénomène de prophétie autoréalisatrice (self-fulfilling effect) est particulièrement présent chez les suspects innocents dont certains aspects de leur comportement verbal peuvent alors être perçus comme indicateur de culpabilité !

Les policiers se seraient-ils comportés différemment des étudiants s’ils avaient participé à ces expériences ? Échappent-ils au biais de confirmation quand ils interrogent un suspect ? Carole Hills et ses collègues répondent négativement à ces questions. Les chercheurs pensent même que leurs travaux sous-estimeraient ce qui se passe réellement au cours d’une instruction. Comparativement aux étudiants, les policiers sont fortement motivés pour résoudre une affaire criminelle et subissent également des pressions bien plus fortes (de la part des institutions et, quelquefois même, du public). Dans les expériences décrites ci-dessus, les questions ont été préparées avant les interrogatoires. En réalité, ce n’est pas de cette façon que procèdent généralement les policiers ; ils posent une question, analysent la réponse et formulent alors une autre question. Certaines études montrent que ce questionnement séquentiel est associé à une préférence pour la recherche d’informations confirmant une hypothèse (voir Meissner & Kassin, 2004, pour une synthèse de la littérature concernant le biais de confirmation dans les interrogatoires de police).    

Biais de confirmation : du casse-tête logique à la perception sociale

Les psychologues étudient depuis longtemps notre tendance à rechercher des informations confirmant nos hypothèses, négligeant ainsi celles pouvant les réfuter. Dans les années 60, le chercheur anglais Peter Wason a inventé une épreuve (dite tâche de sélection de Wason) montrant que ce biais nous conduit à produire des erreurs de raisonnement. Ses réflexions ont été fortement influencées par celles du philosophe des sciences Karl Popper. Selon cet auteur, une proposition est scientifique non pas parce qu’elle est vérifiable, mais parce qu’elle est réfutable (ou falsifiable).

Dans la tâche de sélection, quatre cartes comportant un chiffre d’un côté et une lettre de l’autre sont étalées devant le sujet : A, 7, 4, D. La tâche consiste à vérifier si la règle suivante est vraie ou fausse : « S’il y a un A d’un côté d’une carte, alors il y a un 4 de l’autre côté ». Le sujet doit indiquer les cartes qu’il souhaiterait retourner pour vérifier la règle, en évitant les choix inutiles. La bonne réponse est de retourner la carte A (s’il y a autre chose qu’un 4, la règle n’est pas vérifiée) et la carte 7 (s’il y a un A, la règle n’est pas respectée). Pourtant, une majorité de personnes sélectionne la carte A seule ou bien les cartes A et 4. Or, le choix de la carte 4 n’est pas approprié, car elle ne permet pas de réfuter la règle. Celle-ci ne stipule pas que lorsqu’il y a un 4, il doit y avoir un A de l’autre côté. Les personnes sélectionnent donc (à tort) les cartes permettant de confirmer la règle plutôt que celles permettant de la réfuter.

L’échec dans cette tâche est si commun qu’il est souvent mentionné comme preuve de l’absence d’une logique naturelle chez l’homme. Cependant, les personnes réussissent mieux ce type d’épreuve quand elle porte sur des contenus concrets.

La présence du biais de confirmation ne se limite pas aux casse-têtes logiques. Cette erreur peut aussi « contaminer » la façon dont nous percevons et jugeons les autres. Par exemple, dans les expériences menées par les psychologues Mark Snyder et William Swann (1978), les participants devaient interroger des personnes présentées comme introverties ou extraverties. Pour vérifier ce portrait psychologique, ils choisissaient des questions permettant de confirmer l’hypothèse initiale. Les personnes interrogées se comportaient alors de telle façon qu’elles permettaient aux interviewers de confirmer leur hypothèse (un exemple de prophétie autoréalisatrice) !

Références :

Hill, C., Memon, A., & McGeorge, P. (2008). The role of confirmation bias in suspect interviews : A systematic evaluation. Legal and Criminological Psychology, 13(2), 357-371.

Meissner, C.A., & Kassin, S.A. (2004). “You’re guilty, so just confess !” Cognitive and behavioral confirmation biases in the interrogation room. In D. Lassiter’s (Ed.), Interrogations, confessions, and entrapment, (pp. 85-106). New York : Kluwer Academic/Plenum Press. Disponible en ligne à l’adresse suivante : http://works.bepress.com/christian_meissner/19/

Snyder, M., & Swann, W.B. (1978). Hypothesis-testing in social interaction. Journal of Personality and Social Psychology, 36(11), 1202-1212.

Mots clés :

Interrogatoire de police - Biais de confirmation - Culpabilité - Aveux - Prophétie autoréalisatrice

À lire également sur PsychoTémoins :

Enquêtes criminelles et biais de confirmation

Sous-rubrique Actualités de la recherche - Entretiens et interrogatoires