Un biais dans la perception des aveux filmés

13 juillet 2010 par Frank Arnould

Les jurés seraient influencés par l’angle de la caméra ayant filmé l’interrogatoire d’un suspect et le niveau de détails de ses aveux.

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Plusieurs études récentes suggèrent que des précautions doivent être prises quand sont enregistrés les interrogatoires de police. En effet, si l’angle de la caméra se focalise sur le suspect (vu de face, enquêteur vu de dos), ses aveux sont perçus comme étant plus spontanés que s’il se focalise sur l’enquêteur (vu de face, suspect vu de dos) ou à la fois sur l’enquêteur et le suspect (tous deux étant face à face et vus de profil). De plus, la focalisation sur le suspect conduit les jurés potentiels de ces expériences à rendre plus fréquemment un verdict de culpabilité. La focalisation de la caméra sur le suspect apparait donc comme une plus grande source de biais dans la perception de la personne interrogée et dans les jugements que peuvent rendre les jurés (Lassiter, Ratcliff, Ware, & Irvin, 2006).

En Nouvelle-Zélande, les policiers ont récemment intégré ces données expérimentales dans leur pratique puisque, désormais, suspect et enquêteur sont filmés à égalité. En France, dans une circulaire [1] de la Direction des affaires criminelles et des grâces (DACG) relative à la loi du 5 mars 2007 sur l’enregistrement audiovisuel des interrogatoires de personnes placées en garde à vue ou mises en examen [2], on peut lire que, « [...] en fonction de la qualité de l’image de l’enregistrement, il peut être opportun d’orienter la caméra sur un plan comprenant le buste et le visage, afin d’en apercevoir les expressions, de préférence à un plan plus large. » La focalisation sur le suspect, source de biais, est donc ici préconisée.

Une nouvelle étude montre que les aveux détaillés du suspect influencent beaucoup plus les jugements de jurés quand la caméra s’est focalisée sur lui pendant l’interrogatoire de police (Warner & Pickel, 2010). Les sujets de l’expérience, devant endosser le rôle de juré, prennent connaissance du procès d’un jeune homme, accusé du double meurtre de sa petite amie et de leur voisin. Après avoir avoué les meurtres, l’accusé s’est ensuite rétracté. Les participants visionnent l’une des trois versions filmées de l’interrogatoire au cours duquel le suspect a avoué les faits reprochés : caméra focalisée sur le suspect, sur l’enquêteur, ou sur l’enquêteur et le suspect. En outre, les aveux contiennent un grand ou un faible nombre de détails sans valeur probatoire.

Les participants jugent les aveux plus spontanés quand la caméra ayant filmé l’interrogatoire s’est focalisée sur le suspect. Le niveau de détails dans les aveux n’influence aucun de leurs jugements quand la caméra s’est focalisée sur l’enquêteur ou sur l’enquêteur et le suspect. En revanche, quand l’angle de vue a privilégié le suspect, un grand nombre de détails dans ses aveux a conduit les participants à le juger plus probablement coupable, à rendre plus fréquemment un verdict de culpabilité, à estimer que ses aveux sont plus authentiques et incriminants, et qu’il possède de meilleurs souvenirs de ses crimes.

Les faux aveux sont souvent détaillés, le suspect ayant pu introduire dans sa confession des informations de seconde main ou induites par un questionnement suggestif. Un tel niveau de détails, combiné à un enregistrement filmé focalisé sur le suspect, augmenterait donc le risque de condamner une personne innocente, concluent les chercheurs.

Références :

Lassiter, G. D., Ratcliff, J. J., Ware, L. J., & Irvin, C. R. (2006). Videotaped confessions : Panacea or Pandora’s box ?. Law & Policy, 28(2), 192-210.

Warner, T. C., & Pickel, K. L. (2010). Camera perspective and trivial details interact to influence jurors’ evaluations of a retracted confession. Psychology, Crime & Law, 16(6), 493-506.

Mots clés :

Aveux – Angle de la caméra – Détails – Interrogatoire de police – Enregistrement vidéo – Juré – adultes

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Crédit photo :

jsawkins
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[1] http://www.textes.justice.gouv.fr/art_pix/boj_20080003_0000_0003.pdf

[2] Cette loi est entrée en vigueur le 1er juin 2008.