Un biais dans la reconnaissance inter-âge des visages

18 novembre 2011 par Frank Arnould

Une série de méta-analyses confirme que nous reconnaissons généralement mieux les individus de notre groupe d’âge que les individus d’un groupe d’âge différent.

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La capacité d’un témoin oculaire à identifier un suspect constitue souvent un élément clé dans l’élucidation d’une affaire criminelle. La recherche scientifique nous apprend que les êtres humains sont généralement considérés comme des experts de la reconnaissance des visages (Baudouin, Chambon, & Tiberghien, 2009). Cependant, nous avons tendance à mieux reconnaître les visages issus des groupes auxquels nous appartenons que les visages provenant de groupes différents de nous.

Par exemple, de nombreux travaux ont montré que nous reconnaissons mieux les visages de notre groupe ethnique que les visages d’un groupe ethnique différent. Les visages ethniquement différents font d’ailleurs plus fréquemment l’objet d’erreurs de reconnaissance que les visages ethniquement similaires à nous : nous sommes en effet plus enclins à dire que nous les connaissons, alors que nous ne les avons jamais rencontrés dans le passé (Meissner & Brigham, 2001). Au cours d’enquêtes judiciaires, ce phénomène suggère que les erreurs d’identification de suspects seraient plus nombreuses quand témoins et malfaiteurs sont d’une origine ethnique différente.

En plus de son appartenance ethnique, les caractéristiques d’un visage peuvent signaler l’appartenance d’une personne à d’autres groupes différents du nôtre. Des études ont ainsi été publiées sur notre aptitude à reconnaître des individus ayant le même âge que nous par rapport aux individus plus jeunes ou plus âgés.

Certaines équipes de recherche ont alors découvert que les participants à leurs expériences reconnaissaient mieux les visages du même groupe d’âge et moins bien ceux d’un groupe d’âge différent. Cependant, ces résultats n’ont pas toujours été observés.

Devant les incohérences apparentes de la recherche, les psychologues américains Matthew Rhodes et Jeffrey Anastasi ont soumis la littérature traitant de ce sujet à une méta-analyse, afin de déterminer si le biais de mémoire en faveur des visages du même groupe d’âge (own-age bias) était un phénomène fiable ou non (Rhodes & Anastasi, 2012). Une méta-analyse permet de résumer quantitativement les données statistiques d’études portant sur un sujet identique et de mesurer les ampleurs d’un effet. Elle permet aussi de mettre en lumière les facteurs qui peuvent moduler ces ampleurs.

C’est en fait quatre méta-analyses que les deux chercheurs ont réalisées, chacune portant sur une mesure différente de la performance en reconnaissance des visages au sein d’un groupe d’âge identique et différent de celui des participants. Ces quatre mesures sont les détections correctes (se souvenir correctement qu’un visage a bien été vu dans le passé), les fausses alarmes (décider à tort qu’un visage nouveau a été vu dans le passé), la discrimination (indice indiquant l’aptitude à distinguer les visages anciens des visages nouveaux) et le critère de réponse (les participants peuvent être conservateurs ou libéraux quand ils prennent leurs décisions dans le test de mémoire).

Concernant les détections correctes, les chercheurs ont bien observé la présence d’un biais lié au groupe d’âge d’appartenance : les participants ont été 1,55 fois plus susceptibles de se souvenir correctement des visages de leur groupe d’âge que des visages d’un groupe d’âge différent. Un tel biais a également été observé sur les fausses alarmes : les participants ont été 1,55 fois moins susceptibles d’identifier par erreur des visages de leur groupe d’âge que des visages d’un groupe d’âge différent. De même en ce qui concerne l’indice de discrimination : les participants ont été 1,99 fois plus susceptibles de discriminer les visages anciens des visages nouveaux du même groupe d’âge que d’un groupe d’âge différent. Par contre, le biais ne s’est pas manifesté sur le critère de décision.

Pour les auteurs, ces résultats indiquent que le biais de mémoire en faveur des visages du groupe d’âge d’appartenance est un phénomène fiable. Ils ont aussi noté que certains facteurs modulaient l’ampleur du biais. Par exemple, sur la mesure de discrimination, le biais était plus important quand une photographie différente de celle utilisée pendant la phase de mémorisation était utilisée au moment du test de la mémoire des visages [1]. Par contre, la manière dont les visages ont été mémorisés n’a pas influencé l’ampleur du biais sur cette mesure, un fait suggérant, pour les auteurs, que le biais opèrerait de façon relativement automatique.

Sur les fausses alarmes, les analyses ont indiqué que l’ampleur du biais était plus faible, voire non existante, quand l’intervalle de rétention entre la phase d’étude et la phase de test était long, essentiellement dans les épreuves simulant les tapissages policiers [2]. Sur les détections correctes, l’ampleur du biais était plus faible dans les études où la mémoire des visages était testée au cours de tapissages, par rapport aux tâches de reconnaissance.

Sous un angle théorique, le biais de mémoire en faveur des visages du groupe d’âge d’appartenance est souvent interprété comme le fruit des expériences que nous avons avec différents groupes d’âge. Ces expériences seraient plus nombreuses avec certains groupes d’âge, ce qui nous permettrait de développer une expertise pour les visages de leurs représentants.

En fait, cette explication est déclinée en deux versions. La première version repose sur une idée triviale : avant d’être de jeunes adultes, nous étions des enfants. Avant d’être des personnes âgées, nous avons été de jeunes adultes [3]. Autrement dit, nous acquérons successivement une certaine expertise avec les visages de différents groupes d’âge. Cette approche prédit notamment que les personnes âgées devraient être moins sensibles au biais puisqu’elles auraient développé, tout au long de leur vie, une expertise dans le traitement des visages des différents groupes auxquels elles ont appartenu.

L’autre version stipule que le biais serait la conséquence des expériences plus étendues et récentes des individus avec les personnes de leur âge. Cette approche prédit donc que le biais devrait se manifester dans tous les groupes d’âges. C’est bien ce que les auteurs de la méta-analyse ont constaté sur la mesure de discrimination, même chez les personnes âgées.

Les théories socio-cognitives de la reconnaissance inter-ethnique des visages proposent que les visages d’une ethnie différente sont moins bien reconnus parce qu’ils seraient analysés seulement à un niveau général, celui des caractéristiques communes à la catégorie à laquelle ils appartiennent, alors que les visages de la même ethnie que les sujets seraient individualisés (voir, par exemple, Hugenberg, Young, Bernstein, & Sacco, 2010). Les auteurs des méta-analyses ont jugé qu’une explication complète de la reconnaissance inter-âge des visages devra intégrer ces aspects.

L’existence d’un biais de mémoire en faveur des visages du même groupe d’âge n’est pas sans conséquence sur le terrain des enquêtes criminelles, ont conclu les chercheurs. En effet, s’il existe une discordance entre l’âge de la victime ou du témoin avec celui du malfaiteur, l’identification du suspect peut être perturbée [4]. Ces situations de discordance sont assez courantes, sachant que les personnes âgées sont souvent victimes de malfaiteurs plus jeunes qu’elles et que les enfants font fréquemment l’objet d’agressions de la part d’individus plus âgés.

Références :

Baudouin, J.-Y., Chambon, V., & Tiberghien, G. (2009). Expert en visages ? Pourquoi sommes-nous tous... des experts en reconnaissance des visages. L’Évolution Psychiatrique, 74(1), 3-25.

Hugenberg, K., Young, S. G., Bernstein, M. J., & Sacco, D. F. (2010). The categorization-individuation model : An integrative account of the other-race recognition deficit. Psychological Review, 117(4), 1168-1187.

Meissner, C. A., & Brigham, J. C. (2001). Thirty years of investigating the own-race bias in memory for faces : A meta-analytic review. Psychology, Public Policy, and Law, 7(1), 3-35.

Rhodes, M. G., & Anastasi, J. S. (2012). The own-age bias in face recognition : A meta-analytic and theoretical review. Psychological Bulletin, 138(1), 146-174.

À lire également sur PsychoTémoins :

Reconnaissance des visages : l’âge à tous les étages

Les témoins oculaires identifient-ils mieux les personnes de leur âge ?

Fiche théorique n° 1. Reconnaissance interethnique des visages : le modèle catégorisation-individuation

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[1] Une pose différente, par exemple.

[2] Dans une expérience de tapissage, les participants mémorisent un seul visage et doivent l’identifier parmi des figurants ; dans une tâche de reconnaissance, les participants mémorisent plusieurs visages qu’ils doivent ensuite reconnaître parmi des visages nouveaux.

[3] C’est ce qui distingue la reconnaissance inter-âge de la reconnaissance inter-ethnique : nous changeons de groupes d’âge tout au long de notre vie, mais, bien évidemment, jamais d’ethnie !

[4] Rappelons toutefois que les données de la méta-analyse sur les détections correctes ont montré que le biais était plus faible dans les études de simulation de tapissages policiers.