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Un nouveau biais découvert dans la reconnaissance inter-ethnique des visages

2 août 2012 par Frank Arnould

Un témoin oculaire prédirait avec moins de précision sa capacité à identifier un suspect dans un tapissage de police si le suspect est d’une origine ethnique différente de la sienne.

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En 1985, puis en 1987, Ronald Cotton, un américain d’origine africaine, est condamné pour le viol de deux femmes. La condamnation reposait notamment sur l’identification de Cotton dans un tapissage de police par l’une des victimes des agressions, d’origine européenne. Pourtant, après des analyses ADN, Cotton a été innocenté et libéré en 1995, après avoir passé dix années en prison [1].

Depuis la fin des années 1960, les psychologues étudient un biais de mémoire qui permettrait de comprendre l’histoire vécue par Ronald Cotton. De nombreux travaux ont en effet montré que nous reconnaissons mieux les visages de personnes qui appartiennent à notre groupe ethnique que ceux d’individus qui sont ethniquement différents de nous. De plus, nous commettons un plus grand nombre d’erreurs de reconnaissance quand nous sommes en présence de personnes d’une autre ethnie que la nôtre (Brigham, Brooke Bennett, Meissner, & Mitchell, 2007 ; Meissner & Brigham, 2001).

L’équipe de recherche dirigée par Kathleen Hourihan, du département de psychologie de l’Université Memorial de Newfoundland, au Canada, a découvert un nouveau biais dans la reconnaissance inter-ethnique des visages (Hourihan, Benjamin, & Liu, 2012). Une partie des participants de l’expérience était composée d’étudiants blancs d’une université américaine. L’autre partie de sujets était constituée d’étudiants asiatiques d’une université chinoise. Tous les participants ont mémorisé 25 visages blancs et 25 visages asiatiques. Après la mémorisation d’un visage, ils devaient émettre un jugement d’apprentissage en indiquant dans quelle mesure ils seraient ensuite capables de le reconnaître. Les psychologues, spécialistes de la mémoire, considèrent qu’un jugement d’apprentissage est une activité métamnésique. On peut définir la métamémoire comme les connaissances que nous avons sur la mémoire ainsi que les processus que nous mettons en œuvre pour contrôler et réguler le fonctionnement mnésique. Après l’étude des visages, les sujets de l’expérience ont été invités à les reconnaître parmi de nouveaux visages blancs et asiatiques.

Comme attendu, les résultats ont montré que les étudiants blancs ont mieux reconnu les visages blancs que les visages asiatiques. De leur côté, les étudiants asiatiques ont mieux reconnu les visages asiatiques que les visages blancs. L’effet, bien que significatif, était toutefois moins prononcé chez les participants asiatiques que chez les participants blancs.

Les chercheurs ont fait une observation plus originale. Les étudiants blancs ont mieux prédit leur performance en reconnaissance pour les visages blancs que pour les visages asiatiques. Les étudiants asiatiques ont mieux prédit leur performance en reconnaissance pour les visages asiatiques que pour les visages blancs. Cependant, pour ce groupe de sujets, la différence entre les deux catégories de visages n’était pas statistiquement significative. Pour expliquer cela, les chercheurs ont émis l’hypothèse que les étudiants asiatiques ont été plus souvent exposés dans les médias populaires à des visages blancs que les étudiants américains ont pu l’être à des visages asiatiques. À titre d’exemple, ils ont constaté que de nombreux programmes télévisés américains sont diffusés sur les chaines chinoises, alors que peu de programmes chinois sont visibles sur les chaines américaines.

Un biais inter-ethnique s’est donc manifesté à la fois dans la mémoire des visages et dans la capacité des sujets à prédire avec précision leur performance en reconnaissance (métamémoire). Les prédictions étaient plus précises pour les visages provenant du groupe ethnique des participants. Cette étude suggère donc, selon ses auteurs, qu’il faudrait juger avec plus de précautions les déclarations d’un témoin oculaire affirmant qu’il se sent capable d’identifier un suspect d’une origine différente de la sienne.

Références :

Brigham, J. C., Brooke Bennett, L., Meissner, C. A., & Mitchell, T. L. (2007). The influence of race on eyewitness identification. In R. C. L. Lindsay, D. F. Ross, J. D. Read, & M. P. Toglia (Éd.), Handbook of Eyewitness Psychology (pp. 257-281). Mahwah : Lawrence Erlbaum Associates.

Hourihan, K. L., Benjamin, A. S., & Liu, X. (2012). A cross-race effect in metamemory : Predictions of face recognition are more accurate for members of our own race. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 1(3), 158-162. doi:10.1016/j.jarmac.2012.06.004

Meissner, C. A., & Brigham, J. C. (2001). Thirty years of investigating the own-race bias in memory for faces : A meta-analytic review. Psychology, Public Policy, and Law, 7(1), 3-35. doi:10.1037/1076-8971.7.1.3

Mots clés :

Témoignage oculaire – Reconnaissance inter-ethnique des visages – Mémoire – Métamémoire – Cognition – Adultes

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Fiche biblio n° 1. Le biais inter-ethnique dans la reconnaissance des visages

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