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Un nouveau facteur favorisant la suggestibilité de témoins oculaires [Mise à jour]

8 octobre 2010 par Frank Arnould

Un premier test de la mémoire des faits favoriserait l’acceptation d’informations trompeuses communiquées ensuite aux témoins.

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L’hippocampe (en rouge), structure du cerveau participant à la consolidation et à la reconsolidation des souvenirs.

Le psychologue américain Jason Chan et ses collègues viennent de faire une découverte étonnante et plutôt déconcertante (Chan, Thomas, & Bulevich, 2009). Un premier test de la mémoire des faits, loin de protéger contre les suggestions, favoriserait, au contraire, l’acceptation d’informations trompeuses communiquées par la suite aux témoins oculaires d’un crime.

Au cours des expériences, certains participants répondent à différentes questions portant sur le contenu d’une séquence vidéo qu’ils viennent tout juste de visionner (premier test de rappel indicé). Les autres participants se contentent de jouer à un jeu de reflexion après le visionnage du film. Tous les « témoins » réalisent ensuite quelques tâches de distraction avant d’être exposés à une description verbale du film. Celle-ci contient plusieurs informations trompeuses et erronées par rapport au contenu réel de la vidéo. Pour terminer, l’ensemble des témoins répond une nouvelle fois à l’épreuve de rappel indicé (test final de rappel indicé).

Les résultats du test final de mémoire montrent que les témoins ayant répondu au premier test immédiat sont les plus susceptibles d’intégrer dans leurs souvenirs les faits trompeurs communiqués dans l’intervalle ! Ce phénomène contre-intuitif se manifeste aussi bien chez de jeunes adultes que chez des personnes âgées.

De nouveaux résultats (Chan & Langley, 2011) montrent que cet effet est robuste et persistant, puisqu’il se manifeste aussi quand le test final de la mémoire a lieu une semaine après le test immédiat, peu importe le moment où sont présentées les suggestions trompeuses (après le test immédiat ou avant le test final).

Ces données récentes excluent l’une des explications éventuelles du phénomène. Celle-ci repose sur la notion de reconsolidation (Hardt, Einarsson, & Nader, 2010). Les souvenirs consolidés en mémoire sont de nouveau fragiles lorsqu’ils sont réactivés (dans le cas présent, pendant le premier test), nécessitant une nouvelle phase de consolidation. Cette fragilité les rend sensibles aux interférences, par exemple celles provoquées par des suggestions. Or, le fait que la plus grande suggestibilité des participants après le premier test de mémoire perdure plusieurs jours invalide cette hypothèse. Actuellement, aucune interprétation de l’effet n’a pu être confirmée de manière convaincante.

Le phénomène découvert par Jason Chan et ses collègues, laissant entendre que la mémoire des témoins oculaires d’un crime serait encore bien plus influençable qu’on ne l’a cru jusqu’à présent, ne serait pas, heureusement, inéluctable. Il est facile de l’éliminer quand les sujets sont informés, avant le test final, que la description du film contient des erreurs (Thomas, Bulevich, & Chan, 2010).

En outre, un premier test non suggestif de la mémoire des faits ne rend pas systématiquement les témoins oculaires ultérieurement plus sensibles à l’influence d’informations erronées. Certaines recherches montrent, au contraire, qu’il aurait un effet protecteur. Par exemple, lorsque ce test exige des réponses littérales sur les détails de l’évènement, la mémoire des témoins oculaires est protégée contre les suggestions ultérieures. Ce test ne réduit pas la sensibilité aux suggestions quand il réclame des réponses plus générales (Pansky & Tenenboim, 2011).

Un premier test de la mémoire protège-t-il la mémoire de témoins oculaires contre les suggestions futures ou bien la rend-elle plus vulnérable à l’influence de ces informations erronées ? De nouvelles recherches devront éclaircir les résultats contradictoires obtenus jusqu’à présent.

Références :

Chan, J.C., & Langley, M.M. (2011). Paradoxical effects of testing : Retrieval enhances both accurate recall and suggestibility in eyewitnesses. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition 37(1), 248-255.

Chan, J. C., Thomas, A. K., & Bulevich, J. B. (2009). Recalling a witnessed event increases eyewitness suggestibility. Psychological Science, 20(1), 66 -73.

Hardt, O., Einarsson, E. Ö., & Nader, K. (2010). A bridge over troubled water : Reconsolidation as a link between cognitive and neuroscientific memory research traditions. Annual Review of Psychology, 61, 141-167.

Pansky, A., & Tenenboim, E. (2011). Inoculating against eyewitness suggestibility via interpolated verbatim vs. gist testing. Memory & Cognition, 39(1), 155-170.

Thomas, A. K., Bulevich, J. B., & Chan, J. C. (2010). Testing promotes eyewitness accuracy with a warning : Implications for retrieval enhanced suggestibility. Journal of Memory and Language, 63(2), 149-157.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Mémoire – Suggestibilité – Faux souvenirs – Information trompeuse – Cognition – Adultes – Personnes âgées

À lire également sur PsychoTémoins :

Protéger la mémoire des témoins oculaires contre les faux souvenirs

Vidéo :

Interview du Professeur Jason Chan (en anglais)

Crédit image :

Life Science Databases(LSDB)
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