Un nouveau regard sur la fiabilité des témoignages d’enfants

19 novembre 2013 par Frank Arnould

Contrairement à une idée couramment admise, une série de travaux récents indiquent que, dans certaines circonstances, les jeunes enfants produisent moins de faux souvenirs que les enfants plus âgés et les adultes.

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Alfred Binet (1857-1911), pionnier de la psychologie des témoignages d’enfants

Jusqu’à récemment, un consensus s’était forgé chez les experts scientifiques et les acteurs du monde judiciaire : les enfants sont des témoins moins fiables que les adultes parce qu’ils sont plus sensibles aux suggestions et aux distorsions de la mémoire. Cette idée est ancienne et remonte notamment aux travaux du psychologue français Alfred Binet (Binet, 1900).

Or, ces dernières années, de nouvelles données expérimentales sont venues ébranler ce consensus. En effet, plusieurs équipes de recherche ont observé que les jeunes enfants produisaient parfois moins de faux souvenirs que leurs camarades plus âgés et les adultes ! Il s’agit donc d’une évolution contre-intuitive des faux souvenirs avec l’âge, une sorte d’inversion développementale (Brainerd & Reyna, 2012 ; Brainerd, Reyna, & Ceci, 2008).

Ce phénomène apparaît, en fait, quand les faux souvenirs résultent de connexions de sens entre les évènements vécus. C’est le cas, par exemple, dans la tâche DRM. Dans cette épreuve, les participants mémorisent des listes de mots. Les mots dans chaque liste (lit, repos, sieste…) sont sémantiquement associés à un autre mot, souvent appelé le leurre critique, qui, lui, n’est pas présenté (sommeil). Quand la mémoire des listes est ensuite testée, les participants se rappellent ou reconnaissent à tort les leurres critiques comme étant des mots qui ont été étudiés, en raison des liens sémantiques qu’ils partagent avec les mots dans les listes. Dans cette tâche, les jeunes enfants produisent moins de faux souvenirs que les adultes.

L’explication généralement évoquée pour expliquer l’inversion développementale des faux souvenirs est la suivante. Les enfants, et en particulier les plus jeunes d’entre eux, ne disposent pas encore des compétences et des connaissances nécessaires pour détecter spontanément les connexions de sens entre les évènements vécus (par exemple, détecter que les mots lit, sieste, repos ont quelque chose en commun avec le mot sommeil). Par conséquent, ils sont moins sensibles que les adultes aux faux souvenirs impliquant ces relations de sens.

Dans un article récent, le chercheur Charles Brainerd, de l’Université Cornell à Ithaca aux États-Unis, fait le point sur l’inversion développementale des faux souvenirs (Brainerd, 2013). Il nous apprend ainsi que le phénomène a été observé maintenant dans plus de quatre-vingts expériences publiées dans la littérature scientifique internationale.

L’inversion développementale n’a pas seulement été détectée dans des tâches de laboratoire (comme la tâche DRM), mais aussi dans des situations expérimentales qui se voulaient plus proches de conditions réelles de témoignage (identification d’un suspect, suggestions trompeuses, propagation d’une rumeur, influence entre témoins, mémoire des récits). Des cas d’inversion développementale ont aussi été observés dans la formation de faux souvenirs émotionnels.

Le psychologue américain nous indique également que l’inversion développementale peut être contrôlée expérimentalement. Par exemple, si les consignes encouragent les participants à penser aux relations sémantiques entre les expériences vécues (par exemple, entre les mots d’une liste DRM), les enfants produisent désormais un plus grand nombre de faux souvenirs (lire aussi sur PsychoTémoins : Faux souvenirs : inverser l’inversion développementale chez l’enfant). Si la présentation du matériel rend moins saillantes les relations sémantiques entre les expériences vécues, les adultes produisent alors moins de faux souvenirs.

Pour Charles Brainerd, les recherches récentes sur l’inversion développementale des faux souvenirs remettent en cause les idées classiques sur la fiabilité de la mémoire des enfants par rapport à celle des adultes : « […] il est maintenant bien établi que les faux souvenirs peuvent augmenter de manière spectaculaire avec l’âge et, par conséquent, il n’est plus tenable de soutenir le principe selon lequel les témoignages d’enfants sont intrinsèquement plus contaminés par de faux souvenirs que les témoignages d’adultes », conclut-il (p. 340, notre traduction).

Références :

Binet, A. (1900). La suggestibilité. Paris : Schleicher Frères.

Brainerd, C. J., & Reyna, V. F. (2012). Reliability of children’s testimony in the era of developmental reversals. Developmental Review, 32(3), 224‑267. doi:10.1016/j.dr.2012.06.008

Brainerd, C. J. (2013). Developmental reversals in false memory : A new look at the reliability of children’s evidence. Current Directions in Psychological Science, 22(5), 335–341. doi:10.1177/0963721413484468

Brainerd, C. J., Reyna, V. F., & Ceci, S. J. (2008). Developmental reversals in false memory : A review of data and theory. Psychological Bulletin, 134(3), 343–382. doi:10.1037/0033-2909.134.3.343

Mots clés :

Témoignage oculaire – Faux souvenirs – Inversion développemental – Mémoire – Cognition – Mineurs – Enfants - Adultes

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