Un nouvel outil pour évaluer la crédibilité d’un suspect ?

10 avril 2013 par Frank Arnould

Des chercheurs publient les résultats de validation d’un nouvel outil, simple d’emploi et ne nécessitant qu’une formation minimale, dont l’objectif serait de mieux évaluer la crédibilité d’une personne.

PNG - 63 ko

La littérature scientifique indique que notre capacité à détecter les mensonges est à peine plus performante que si seul le hasard conduisait nos décisions (Bond & DePaulo, 2006). Même les individus ayant professionnellement à évaluer la crédibilité de leurs interlocuteurs (les policiers, par exemple) ne sont pas forcément de meilleurs « détecteurs de mensonge », même s’ils sont souvent convaincus du contraire !

La marge de progression est telle que plusieurs équipes de recherche essayent de mettre au point des outils qui permettraient de mieux distinguer les menteurs des personnes honnêtes, outils qu’ils destinent notamment aux différents intervenants du milieu judiciaire.

Le groupe de recherche dirigé par Jacqueline Evans, de l’Université du Texas à Tyler, aux États-Unis, vient justement de publier les premiers résultats de validation d’une méthode qui permettrait de mieux savoir si un individu est crédible ou non : le Psychologically Based Credibility Assessment Tool (PBCAT) ou Outil d’évaluation de la crédibilité psychologiquement fondée (Evans, Michael, Meissner, & Brandon, 2013).

La technique repose sur l’évaluation subjective de onze indices permettant de distinguer le mensonge de la vérité. Par évaluation subjective, il faut entendre le fait que les utilisateurs de l’outil ne procèdent pas à un comptage précis de ces indices dans les comportements de leurs interlocuteurs, mais se basent sur leurs impressions. La littérature indique en effet que les évaluations subjectives permettraient de détecter plus précisément le mensonge que les évaluations objectives (DePaulo & al., 2003).

Les indices retenus par les chercheurs ont été sélectionnés à partir de la CBCA (Lire sur PsychoTémoins : Fiche méthodologique n° 1. Évaluer la crédibilité des témoignages : la Criteria-Based Content Analysis (CBCA)), de la théorie du contrôle de la réalité (les propos honnêtes contiendraient un plus grand nombre de détails perceptifs, spatiaux et temporels que les propos mensongers) , de la théorie de la complexité cognitive (mentir est souvent une activité cognitivement plus exigeante que dire la vérité ; le mensonge pourrait donc être traqué en repérant les indices révélant que le sujet subit une charge cognitive) et des théories sur l’impact émotionnel du mensonge (l’anxiété, par exemple).

Les indicateurs ont été choisis parce que la littérature empirique a montré leur efficacité, ainsi qu’en fonction des résultats d’une étude pilote : détails sensoriels (auditifs, spatiaux et temporels), admission d’un manque de souvenir, corrections spontanées, quantité globale de détails/temps de parole, sens des propos (contradictions, plausibilité), sentiment que le sujet réfléchit durement, nervosité, négativité/plaintes, débit de la parole.

Les auteurs ont souhaité que leur outil soit facile d’utilisation (même pour des personnes n’ayant pas d’expérience en psychologie ou dans la détection du mensonge), qu’il soit peu coûteux en temps et en argent, et qu’il n’exige qu’une formation de courte durée (une dizaine de minutes).

Les chercheurs ont mis à l’épreuve leur outil dans une première étude dans laquelle les participants devaient évaluer la crédibilité de vrais et de faux alibis, obtenus pour la moitié d’entre eux alors que les personnes interrogées étaient soumises à une surcharge cognitive : elles devaient raconter les faits en inversant l’ordre chronologique. Les résultats ont montré que le PBCAT a permis de mieux distinguer le mensonge de la vérité, mais essentiellement quand les personnes interrogées étaient soumises à une surcharge cognitive.

Dans la seconde étude de validation, les participants devaient également évaluer la crédibilité de vrais et de faux alibis. Pour manipuler la charge cognitive chez les individus interrogés, les chercheurs ont comparé trois groupes de personnes, tous devant relater les faits en anglais : des personnes dont la langue maternelle était l’anglais (charge cognitive faible) ; des personnes dont la langue maternelle n’était pas l’anglais, mais qui maitrisant néanmoins cette langue (charge cognitive modérée) ; des personnes dont l’anglais n’était pas la langue maternelle et qui le maitrisaient mal (charge cognitive élevée). En plus du groupe PBCAT, un groupe contrôle de participants a seulement indiqué si chaque individu interrogé mentait ou disait la vérité.

Une nouvelle fois, le PBCAT a permis de mieux distinguer le mensonge et la vérité quand les personnes interrogées étaient soumises à une surcharge cognitive. Par rapport au groupe contrôle, les participants ayant renseigné le PBCAT ont amélioré leur précision à repérer la vérité, mais pas celle à détecter le mensonge.

Quelles sont les conclusions qui peuvent être tirées de ces résultats préliminaires sur le PBCAT ? Tout d’abord, l’outil s’est avéré plus efficace pour détecter le mensonge quand les personnes interrogées subissaient une surcharge cognitive. En cela, ces deux expériences confirment les travaux récents basés sur une approche cognitive de la détection du mensonge : la charge cognitive supplémentaire permet d’exacerber les différences entre menteurs et personnes honnêtes (Lire sur PsychoTémoins : Détecter le mensonge : l’approche cognitive).

Ensuite, comme l’ont noté les auteurs, ces études rappellent qu’il n’existe pas d’indicateur unique du mensonge et qu’un ensemble d’indicateurs doit être utilisé : les comportements affichés par une personne ne sont pas forcément les mêmes que ceux présentés par une autre personne et, poursuivent-ils, il existe de grandes variations dans la manière dont ces indices sont exposés chez les menteurs et les personnes honnêtes.

Les chercheurs ont également proposé des raffinements qu’il faudrait apporter à leur outil comme, par exemple, s’assurer que celui-ci améliore à la fois la détection de la vérité et celle du mensonge. En outre, une comparaison avec d’autres techniques s’avère nécessaire pour en évaluer son efficacité relative.

Références :

Bond, C. F., Jr, & DePaulo, B. M. (2006). Accuracy of deception judgments. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 214-234. doi:10.1207/s15327957pspr1003_2

DePaulo, B. M., Lindsay, J. J., Malone, B. E., Muhlenbruck, L., Charlton, K., & Cooper, H. (2003). Cues to deception. Psychological Bulletin, 129(1), 74‑118. doi:10.1037/0033-2909.129.1.74

Evans, J. R., Michael, S. W., Meissner, C. A., & Brandon, S. E. (2013). Validating a new assessment method for deception detection : Introducing a Psychologically Based Credibility Assessment Tool. Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 2(1), 33-41. doi:10.1016/j.jarmac.2013.02.002

À lire également sur PsychoTémoins :

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Mensonge et détection du mensonge

Crédit photo :

abdallahh
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)