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Un outil pour recueillir rapidement les témoignages oculaires après les faits [Mise à jour]

27 août 2012 par Frank Arnould

Une équipe de psychologues pense avoir développé une méthode d’entretien permettant de recueillir les témoignages oculaires rapidement et avec efficacité : demander aux témoins d’être, en quelque sorte, leur propre enquêteur !

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Idéalement, les enquêteurs devraient recueillir les déclarations des témoins aussi vite que possible après les faits. Depuis les travaux de Hermann Ebbinghaus à la fin du 19e siècle, les psychologues savent effectivement que la perte des souvenirs est d’abord rapide avant de ralentir avec le passage du temps (voir Encadré). De plus, au fur et à mesure que le temps passe, les personnes perdent le détails des souvenirs et n’en gardent que le sens général.

Pour différentes raisons, le receuil précoce des témoignages n’est pas toujours possible. Une solution à envisager serait d’interroger en priorité les témoins sur les éléments essentiels du crime, en remettant à plus tard l’interrogatoire plus approfondi. Cette alternative n’est pas sans risque. Certains travaux montrent en effet que le rappel sélectif d’informations peut provoquer l’oubli des autres informations associées et non évoquées (lire la synthèse sur ce sujet sur PsychoTémoins).

La psychologue Fiona Gabbert et ses collègues britanniques et américains pensent avoir mis au point un outil bien plus efficace pour recueillir précocement les déclarations détaillées d’un témoin : le Self-Administered Interview (SAI) ou Entretien auto-administré. Peu après les faits, la personne va consigner ses souvenirs le plus complètement possible dans un livret adapté. Le témoin devenant en quelque sorte son propre enquêteur, les problèmes éventuels de personnel et de gestion du temps rencontrés par les policiers sont ainsi minimisés.

Le livret en question est divisé en cinq sections. Dans la première, le témoin est informé sur la façon dont fonctionne le SAI, et sur l’importance de renseigner ses différentes parties. Dans la seconde section, il est invité à mentionner le plus grand nombre d’informations possibles dont il se souvient, tout en restant précis. Il lui est expressément demandé de ne pas inventer ou de deviner des détails. Deux stratégies de rappel, empruntées à l’Entretien cognitif, sont exposées : la restauration mentale du contexte criminel et le rappel exhaustif des faits. La troisième section a pour vocation de recueillir des informations sur l’apparence physique du ou des malfaiteur(s). Dans la quatrième section, le témoin doit dessiner un croquis de la scène du crime, incluant sa propre personne, mais aussi le ou les malfaiteur(s) et les autres témoins éventuels. La cinquième section contient des questions sur les aspects du crime non mentionnés précédemment.

Les chercheurs évaluent l’intérêt de cet outil dans deux expériences (Gabbert, Hope, & Fisher, 2009). Dans la première, des étudiants visionnent une vidéo décrivant une tentative de vol dans une automobile. Les participants répondent ensuite au SAI, ou sont interrogés au moyen de l’Entretien cognitif (mené par une personne formée à cette technique), ou d’une simple consigne de rappel libre. Le SAI et l’Entretien cognitif permettent aux témoins de rapporter un plus grand nombre de détails corrects. Le taux de précision des informations recueillies [1] grâce à l’entretien cognitif est toutefois supérieur à celui obtenu grâce au SAI.

Dans la seconde expérience, les psychologues constatent que les personnes ayant renseigné le SAI après avoir visionné la vidéo se souviennent d’un plus grand nombre d’informations correctes une semaine plus tard, lorsqu’ils se remémorent librement les faits, comparativement aux témoins de la situation contrôle n’ayant effectué initialement aucune déclaration. Le SAI protège donc contre l’oubli. Le taux de précision du rappel différé des témoins SAI est supérieur à celui des témoins du groupe contrôle.

Pour les auteurs de l’étude, cette nouvelle méthode de recueil des témoignages est prometteuse. Elle permet d’obtenir rapidement un grand nombre d’informations correctes, tout en étant plus simple à mettre en œuvre que l’Entretien cognitif. En outre, elle « immunise » les témoins contre l’oubli. Les participants des expériences reconnaissent d’ailleurs que le SAI leur a été d’une aide précieuse pour se souvenir des faits.

Une nouvelle série d’expériences publiée par Fiona Gabbert et ses collègues indique que le SAI protègerait également les témoins oculaires contre l’effet des suggestions trompeuses. Pour démontrer cela, les participants à la première expérience visionnent l’enregistrement vidéo d’un braquage de banque. Immédiatement après, une partie des témoins remplit le SAI. Une semaine plus tard, tous les participants lisent un article de presse rendant compte de l’infraction. Celui-ci contient plusieurs informations trompeuses. Après quoi, les témoins sont invités à se rappeler librement les faits. Les témoins ayant initialement renseigné le SAI intègrent alors moins souvent les informations trompeuses de l’article dans leur rappel libre que les témoins du groupe contrôle.

Dans la seconde expérience, les participants visionnent l’enregistrement vidéo d’une tentative de vol de voiture. Immédiatement après, certains d’entre eux remplissent le SAI. Trois semaines plus tard, les témoins sont interrogés sur la scène. Certaines questions sont suggestives et portent sur des faits inexistants. Une réponse à ce type des questions ne peut donc qu’être inventée ou devinée. Les résultats ont montré que les témoins ayant initialement rempli le SAI ont tendance à moins confabuler dans leurs réponses aux questions suggestives que les témoins du groupe contrôle.

Le fait de remplir le SAI immédiatement après les faits aurait permis aux témoins de renforcer leur mémoire du crime. De ce fait, ils auraient ensuite mieux détecté les informations trompeuses et suggestives qui ne correspondaient pas à ce qu’ils avaient vu.

Selon les informations obtenues par Fiona Gabbert et ses collègues, le SAI est déjà utilisé par certaines forces de police au Royaume-Uni.

Le temps de l’oubli

Le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus (1850-1909) publie en 1885 la première analyse expérimentale de la mémoire humaine. Pour comprendre le fonctionnement de celle-ci, il apprend des listes de syllabes sans signification. Il teste ensuite sa mémoire à différents intervalles de temps. Il constate alors que la perte des informations est d’abord très rapide puis ralentit au fur et à mesure que le temps passe.

Cependant, l’évolution temporelle de l’oubli ne suit pas toujours cette courbe caractéristique. Par exemple, certains apprentissages procéduraux et moteurs, comme apprendre à faire de la bicyclette, sont très résistants à l’oubli (voir Baddeley, 1992). De la même façon, les évènements stressants et traumatiques sont généralement bien conservés en mémoire (McNally, 2003).

Des chercheurs ont également observé ce qu’ils appellent un pic de réminiscence dans la courbe d’oubli d’évènements autobiographiques chez l’adulte. Après une période de décroissance des souvenirs plus l’on s’éloigne des périodes récentes, apparaît une augmentation du nombre de réminiscences concernant les épisodes de l’adolescence et du début de l’âge adulte. Cette augmentation est suivie par une nouvelle décroissance du nombre de souvenirs rappelés plus on recule dans le temps (Rubin, Wetzler & Nebes, 1986).

La perte de certaines connaissances scolaires connaît aussi une évolution particulière. Ainsi, Bahrick (1984) a constaté que la courbe d’oubli d’une langue étrangère peut être décomposée en trois parties. La première montre un oubli rapide des connaissances dans les six ans suivant l’apprentissage ; des connaissances résistent ensuite à l’oubli sur une période de vingt-cinq à plus de cinquante ans. C’est l’effet permastore, persistant même quand les sujets n’ont pas eu l’occasion d’utiliser la langue ; la troisième partie de la courbe indique un nouveau déclin de la mémoire.

L’effet permastore ne se limite pas aux connaissances scolaires, mais s’étend à certains souvenirs acquis de façon incidente et informelle, comme la mémoire du nom des rues du quartier de notre enfance.

Le terme permastore a été forgé par analogie avec le mot permafrost, désignant des sols gelés en permanence - store et frost signifiant respectivement en anglais stockage et gel.

Publié le 10 juillet 2009
Mis à jour le 27 août 2012

Références :

Baddeley, A. (1992). La mémoire humaine : théorie et pratique. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.

Bahrick, H. P. (1984). Semantic memory content in permastore : fifty years of memory for Spanish learned in school. Journal of Experimental Psychology : General. 113 (1), 1-37.

Ebbinghaus, H. (1885/2011). La Mémoire : Recherches de Psychologie Expérimentale. Paris : L’Harmattan. Traduit de l’allemand par Serge Nicolas.

Gabbert, F., Hope, L., & Fisher, R. (2009). Protecting eyewitness evidence : Examining the efficacy of a self-administered interview tool. Law and Human Behavior, 33(4), 298-307.

Gabbert, F., Hope, L., Fisher, R. P., & Jamieson, K. (2012). Protecting against misleading post-event information with a Self-Administered Interview. Applied Cognitive Psychology, 26(4), 568–575. doi:10.1002/acp.2828

McNally, R. J. (2003). Remembering Trauma. Cambridge, MA : Harvard University Press.

Rubin, D. C., Wetzler, S. E., & Nebes, R. D. (1986). Autobiographical memory across the adult lifespan. In D. C. Rubin (Ed.), Autobiographical memory (pp. 202-221). Cambridge, England : Cambridge University Press.

Mots clés :

Témoignage oculaire - Oubli - Entretien cognitif - Entretien auto-administré - Rappel libre - Mémoire - Cognition - Courbe d’oubli - Adultes

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Rubrique Actualités de la recherche - Entretiens et interrogatoires

Crédit Photo :

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[1] division du nombre d’informations correctes par la somme des informations correctes et incorrectes