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« Vous avez bien identifiez le suspect... mais ne prêtez pas attention à ce que je viens de vous dire »

21 février 2008 par Frank Arnould

Est-il possible de protéger un témoin oculaire contre l’influence des suggestions au cours d’une séance d’identification ? En principe, c’est envisageable. En pratique, la difficulté est plus grande. C’est la conclusion d’une équipe de chercheurs américains.

La certitude avec laquelle un témoin oculaire identifie un suspect est l’information qui pèse le plus sur la décision des jurés pour rendre leur verdict (Cutler, Penrod, & Dexter, 1991). Cette confiance est cependant malléable. Par exemple, un témoin se dit encore plus sûr de lui si l’administrateur d’un tapissage lui a indiqué avoir désigné le suspect du crime, même s’il a en réalité identifié... une personne innocente ! A l’inverse, il doute plus de lui s’il a été informé avoir choisi la mauvaise personne. Globalement, la confirmation (rétroaction positive) ou l’infirmation (rétroaction négative) du choix peuvent donc modifier les souvenirs d’un crime, le niveau de certitude et la façon dont le témoin pense avoir pris sa décision pendant le tapissage. C’est l’effet de rétroaction post-identification (Wells & Bradfield, 1998).

Ce phénomène pose un problème sérieux au système judiciaire puisqu’il peut potentiellement conduire à la condamnation d’un innocent. Peut-on aider un témoin à se protéger contre ces influences ? L’équipe de James Michael Lampinen, de l’Université de l’Arkansas aux Etats-Unis, a montré que l’effet de rétroaction post-identification est éliminé lorsqu’on indique aux témoins (Expériences 1 et 2) que la confirmation ou l’infirmation de leur identification s’est faite tout à fait au hasard (Lampinen, Scott, Pratt, & Leding, 2007). Les auteurs s’empressent de remarquer que ce type d’avertissement n’est pas applicable dans un contexte judiciaire. Dans deux autres expériences, ils vont mettre en garde les témoins contre l’effet des rétroactions sur leur témoignage, en utilisant une consigne susceptible d’être utilisée dans des conditions réelles. On leur demande d’ignorer toute information en retour sur leur performance et de s’en tenir à leurs seuls souvenirs. C’est avec déception que les chercheurs constatent que cette instruction n’est pas en mesure d’éliminer l’effet de rétroaction post-identification. Ce phénomène est donc réversible, en principe, mais en pratique, une solution efficace est difficile à trouver. Telle est la conclusion à laquelle aboutit l’équipe de James Lampinen.

Dans ces expériences, la seule stratégie efficace pour éliminer l’effet de rétroaction post-identification est celle qui décrédibilise la source des rétroactions. Récemment, Jeffrey Neuschatz et ses collègues ont obtenu un résultat similaire lorsque les témoins sont informés que la personne qui a confirmé l’identification avait des motivations douteuses de le faire (Neuschatz et al., 2007). Doit-on mettre en doute la crédibilité de l’administrateur de la parade d’identification pour protéger un témoin de son influence ? Encore faudrait-il avoir de bonnes raisons de le faire !

Un peu de méthode

Les consignes d’avertissement utilisées dans les expériences de Lampinen et al. (2007) sont les suivantes :

Expériences 1 et 2. « Attention : dans cette expérience, vous avez fait un choix dans la parade d’identification. Vous devez savoir qu’on a dit à certaines personnes que leur choix était correct de façon aléatoire, peu importe le suspect qu’elles ont choisi. On a dit à d’autres personnes que leur choix était incorrect, peu importe le suspect qu’elles ont choisi. On n’a rien dit à d’autres personnes. En d’autres termes, ce que l’on vous a dit sur la précision de votre choix a été décidé arbitrairement par l’ordinateur et n’a rien à voir avec votre choix. A cause de cela, vous devez éviter d’être influencé par tout retour d’information que vous avez reçu lorsque vous allez répondre aux questions suivantes » (p. 1040, notre traduction).

Expériences 3 et 4. « Pendant l’expérience, vous avez été informé de la précision de votre choix dans la parade d’identification. Si vous étiez un témoin réel devant une cour, on vous demanderait de ne pas prendre en compte cette information et de vous en tenir uniquement à votre mémoire indépendante de l’événement. En répondant aux questions suivantes, nous souhaitons que vous vous en teniez à vos propres souvenirs. Ignorez toute information en retour que vous avez reçue, et répondez aux questions en vous servant de vos propres meilleurs souvenirs des événements ». (p. 1048, notre traduction).

Références :

Cutler, B., Penrod, S. D., & Dexter, H. R. (1991). Juror sensitivity to eyewitness identification evidence. Law and Human Behavior, 14, 185-191.

Lampinen, J. M., Scott, J., Pratt, D., & Leding, J. K. (2007). ’Good, you identified the suspect... but please ignore this feedback’ : Can warnings eliminate the effects of post-identification feedback ? Applied Cognitive Psychology, 21, 1037-1056.

Neuschatz, J. S., Lawson, D. S., Fairless, A. H., Powers, R. A., Neuschatz, J. S., Goodsell, C. A., et al. (2007). The mitigating effects of suspicion on post-identification feedback and on retrospective eyewitness memory. Law and Human Behavior, 31, 231-247.

Wells, G. L., & Bradfield, A. L. (1998). "Good, you identified the suspect" : Feedback to eyewitness distorts their reports of the witnessing experience. Journal of Applied Psychology, 83, 360-376.

Mots-clés :

Témoignage oculaire, Identification d’un suspect, Parade d’identification, Tapissage, Mémoire, Influence sociale, Confiance, Certitude, Effet de rétroaction post-identification

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