Vrais et faux souvenirs coexistent

26 juin 2012 par Frank Arnould

À l’aide d’une méthodologie inédite, des chercheurs ont confirmé l’hypothèse selon laquelle un vrai souvenir ne serait pas détruit et remplacé par un faux souvenir suggéré. En réalité, les deux formes de souvenir peuvent coexister.

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Le souvenir original est retrouvé à la place d’un faux souvenir s’il a été activé par des concepts associés

Les psychologues savent aujourd’hui que la mémoire est malléable. Par exemple, les témoins oculaires d’un crime peuvent former de faux souvenirs à partir d’informations inexactes sur les faits qui leur ont été suggérées (Loftus, 2005).

En laboratoire, cet effet de désinformation est étudié de la manière suivante. Les participants sont tout d’abord témoins d’un évènement (vol, braquage de banque, enlèvement d’une personne…) qui leur est présenté à l’aide d’un enregistrement vidéo ou encore d’un diaporama. Les sujets lisent ensuite un récit sur les faits ou répondent à un questionnaire contenant, pour une partie d’entre eux, des informations inexactes sur un ou plusieurs éléments de la scène. Tous les participants sont ensuite interrogés sur les faits originaux. Pour ce faire, un test de reconnaissance leur est habituellement proposé. Pour les items critiques, c’est-à-dire ceux ayant fait l’objet de désinformation, ils doivent choisir entre l’item original et l’item suggéré. Les individus désinformés ont tendance à choisir ce dernier plutôt que le premier.

Le phénomène de désinformation a été reproduit à de nombreuses reprises. Cependant, les chercheurs ne sont pas encore parvenus à en donner une explication qui fasse consensus. Certains pensent que le souvenir original est purement et simplement détruit et remplacé par le faux souvenir induit. D’autres estiment plutôt que vrai et faux souvenir coexistent. Une nouvelle étude, publiée par des psychologues américains, vient confirmer la seconde hypothèse (Gordon & Shapiro, 2012).

Les chercheurs se sont appuyés sur une conception classique du fonctionnement mnésique. Celle-ci postule que la mémoire est constituée de concepts reliés entre eux par des liens associatifs. L’activation d’un concept dans ce réseau se propage alors aux autres concepts associés. Si un vrai et un faux souvenir suggéré coexistent, alors l’activation d’un concept associé au vrai souvenir avant le test de reconnaissance devrait réduire l’effet de désinformation (les participants choisiront plus volontiers l’item original dans le test puisque son souvenir a été activé par le concept associé). L’activation d’un concept associé au faux souvenir devrait exagérer le phénomène (les participants désinformés choisiront encore plus volontiers l’information inexacte).

Pour tester ces prédictions, les chercheurs ont convié les participants à leur étude à visionner un diaporama décrivant une mésaventure vécue par une étudiante. Un groupe de sujets a ensuite lu un résumé de l’histoire contenant une information trompeuse à propos d’un élément de la scène (item critique). Pour l’autre groupe de sujets, le récit introduisait une information neutre à la place de l’information inexacte.

Les participants ont ensuite jugé le caractère plaisant ou déplaisant d’une série de mots. À la fin de la liste, trois mots associés à l’item critique étaient présentés. Ces mots étaient différents en fonction de la condition expérimentale à laquelle étaient assignés les participants désinformés. Ainsi, les mots étaient associés soit à l’item original, afin d’amorcer l’activation du vrai souvenir, soit à l’information inexacte suggérée, afin d’amorcer l’activation du faux souvenir, ou bien il s’agissait de mots neutres [1]. Les participants non désinformés ont également été répartis dans ces trois conditions d’amorçage.

L’amorçage du vrai souvenir a réduit l’effet de désinformation chez les individus désinformés. Le souvenir original peut donc coexister avec le souvenir de l’information trompeuse. Contrairement aux attentes des chercheurs, l’amorçage de l’information inexacte n’a pas exagéré l’effet de désinformation. Ce résultat imprévu, ont-ils jugé, devra faire l’objet d’investigations futures pour en comprendre l’origine.

Références :

Gordon, L., & Shapiro, A. (2012). Priming correct information reduces the misinformation effect. Memory & Cognition, 40(5), 717-726. doi:10.3758/s13421-012-0191-7

Loftus, E. F. (2005). Planting misinformation in the human mind : A 30-year investigation of the malleability of memory. Learning & Memory, 12(4), 361-366. doi:10.1101/lm.94705

Mots clés :

Effet d’amorçage – Faux souvenirs induits – Propagation de l’activation – Réseau sémantique – Mémoire – Cognition – Adultes

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Faux souvenirs et suggestibilité

Crédit image :

ciro@tokyo
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[1] Par exemple, certains sujets ont vu un livre posé sur le bureau de l’étudiante, mais le résumé de l’histoire leur suggérait qu’il s’agissait d’une bouteille d’eau. L’amorçage de l’item original LIVRE s’est fait par la présentation des mots TEXTE, BIBLIOTHÈQUE ET CHAPITRE. L’amorçage de l’information suggérée EAU s’est fait par la présentation des mots INONDATION, ROBINET, GOUTTE. Bien évidemment, les participants n’ont pas été avertis explicitement de ces liens associatifs avec l’élément original ou l’information suggérée. Les mots associés ont été choisis en fonction de normes d’associations verbales.